Radonvilliers, le 23 août 1875
Mon cher Ami,
Peut-être crois-tu que l’amour me
fait oublier les camarades et les amis ; tu te trompes. Bien que
je sois amoureux, car je le suis réellement, ton souvenir est encore
présent à mon esprit ; je te vois souvent, très souvent même,
sauf toutefois où je suis en tête à tête avec Mademoiselle, je te
vois dis-je avec ta figure réjouie et ta petite moustache naissante.
Mais diras-tu pourquoi avoir attendu si
longtemps à m’adresser une réponse à ma dernière lettre.
D’abord j’ai plusieurs excuses à
te donner. Je ne voulais pas te répondre avant de savoir quel poste
je devais occuper pour la rentrée fixée au 4 octobre. Jusqu’à
présent, il n’y a encore rien de certain à ce sujet. Ensuite, et
ma plus grande raison ; c’est que je n’ai pas eu le temps ;
j’avais de l’ouvrage par-dessus les oreilles. La semaine dernière
toute entière a été occupée en préparation pour la distribution
des prix.
(Je viens de faire une petite halte et
manger deux poires à ta tante, c’est pour toi que je le fais.)
Je continue mon épître ; le
temps comme tu le vois m’a manqué ; je pense que tu me
pardonneras facilement ce petit retard.
Aujourd’hui, le lendemain de la fête
de ton cher pays, je me mets en devoir de te satisfaire et je suis
persuadé que cette lettre te fera encore plus plaisir lorsque tu
sauras que tes parents profitent de la circonstance pour t’envoyer
14 francs dont 2 francs de ta marraine Véronique. Ils ont attendu
jusqu’à ce jour car ils espéraient un tant soit peu te revoir au
milieu d’eux le jour de la fête. La Mère Hardy t’envoie 2
francs. Bois à sa santé.
Cependant tes parents me chargent de te
dire : Ménage ton argent le plus possible et aie s’en bien
soin. Je pense qu’il n’y a pas besoin de t’en dire plus long ;
car tu sais aussi bien que moi que l’argent est difficile à
amasser. Tache aussi de ne plus envoyer de lettres non affranchies à
tes parents (c’est comme tu voudras).
La fête célébrée à Radonvilliers a
été assez brillante. Grand bal, 7 ou 8 musiciens de Saint-Léger
faisaient de la musique, il est vrai très peu harmonieuse et surtout
point du tout en mesure. Mais du bruit et toujours du bruit, voilà
ce qu’il faut aux jeunes cervelles. Il y avait en outre des chevaux
de bois et de nombreuses boutiques, en somme, c’était assez animé.
Mon cher Ami, je t’ai dit que pendant
qu’on fêtait à Radonvilliers, je travaillais à Dienville pour la
distribution des prix et je n’ai pu être libre que le soir. Je
suis arrivé à la fête sur les dix heures du soir. J’ai trouvé
chez vous tout le monde réuni ; toi seul manquais à la fête.
Inutile de dire si l’on parla beaucoup de toi. Je n’ai pas dansé,
mon cher Ami ; et pour cause, les cors au pied me
faisant horriblement souffrir. Mademoiselle Sidonie Thyébaut me
recommande à toi pour lui donner des consolations que lui refuse en
ce moment Messire Chandelier ; je crois qu’il la quitte
provisoirement pour une demoiselle Violette. Espérons qu’il y
reviendra. En attendant, mon cher Ami, fais tout ton possible pour
calmer un peu la douleur sincère de cette pauvre demoiselle, elle
t’envoie un tendre et doux baiser, en ce moment elle est un peu
convalescente…
Pour quant à moi, je clos ma lettre en
te donnant une vigoureuse poignée de main.
Ton ami, tout dévoué.
Hardy
Nouvelles locales : Les Pères
Tabourin et Rousselot, Ernestine Coffinet ont abdiqué leur pipe et
sont partis de compagnie retrouver le père éternel. Moi je me marie
la semaine prochaine avec une demoiselle que je ne connais pas.
Je t’écrirai aussitôt que j’aurai
reçu ma nomination, je suppose aller à La Chaise.
La maison est
terminée, tout est rentré. Ton père te recevrait avec plaisir pour
battre la récolte en compagnie. Les vignes sont très bien
préparées, les raisins commencent à mèler et tout donne lieu de
faire du picton assez bon.
Deroo a eu des bans dimanche dernier,
il se marie avec une demoiselle de Chassericourt près de Chavanges.
Il y a un grand nombre de personnes qui
te souhaitent le bonjour, je ne puis te citer tous ceux qui
s’occupent de toi. Je me contenterai nommer la Justot et la Maman
Hardy. La classe 1867 va faire un mois à Châlons à partir du 3
septembre.